
La séance du 12 février 2010 avait comme thème:
Notion de "Aire de Jeu" et de "Scène" au psychodrame:
- quel sens pour ce lieu, cette expérience particulière?
- quelle fonction et quel effet originel?
1) Le premier point de réflexion qui a émergé en parlant de la scène, est la notion de Plaisir. La jouissance typique du travail scénique en groupe, nous questionne sur les différences du travail individuel et du travail de groupe. Pourquoi l’amplification du plaisir quand augmentent aussi les dynamiques ? qu’est ce qui stimule la jouissance du groupe ? Le lien ? L’élaboration d’ensemble ? La circulation des émotions ?
2) Lâcher prise : sur la scène on se retrouve face à la régression, la possibilité, quasiment l’autorisation de se rouler par terre, sur la moquette. La scène permet l’utilisation du corps dans un contexte, un cadre qui donne sens et signification au geste et au mouvement. C’est pour les adultes et les co-thérapeutes une situation privilégiée de lâcher prise et de découverte de soi-même : la spontanéité et le jeu permettent de se retrouver dans des moments de communication pré-linguistique. Pour les adultes, qu’est ce qu'il passe pour permettre la régression et la spontanéité en toute confiance ? De plus, nous nous demandons si le lâcher prise est un effet typique du psychodrame individuel par le groupe (une situation spécifique et particulière) ou si c’est une prérogative aussi des autres formes de psychodrame. Quel rôle a la méthode utilisée dans le développement de la spontanéité sur scène ? Quels sont en particulier les éléments de la méthode qui favorisent la spontanéité et la régression sur scène ?
3) Il y a correspondance entre le travail théâtral, par le corps sur la scène, et les procédés d’expression des enfants et des adolescents : le jeu permet la narration et l’exposition assez rapide de symptôme sur scène. La scène est comme un écran blanc, une espace vide (Peter Brook, metteur en scène et théorique du théâtre anglais) qui demande d’être rempli. Le vide est un élément séducteur et immédiat pour les enfants. L’horreur du vide emporte les enfants vers la création et le remplissage. La scène du psychodrame fait peur aussi aux adultes, qui craignent d’entrer dans le jeu et de se laisser aller : la peur de ne pas savoir prévoir ce que se répandra sur scène, ce qui pourra arriver… mais au psychodrame le vide est un vide ritualisé, un vide réglé par des réglés indispensables pour ne pas tomber dans l’angoisse et la terreur : l’espace délimité, les temps clairs et rythmés, la présence du public… Le sens du psychodrame est justement de remplir par son propre corps et sa propre histoire le vide de la scène : se mettre soi-même sur scène…et comme dit Peter Brook, « Je peux prendre n’importe quel espace vide et l’appeler une scène. Quelqu’un traverse cet espace vide pendant que quelqu’un d’autre l’observe, et c’est suffisant pour que l’acte théâtral soit amorcé ». C’est comme le principe physique des Vases Communicants : l’enfant, l’adolescent, l’adulte transfèrent sur scène leur symptôme, leurs rêves, leur histoire, leurs soucis, leurs phantasmes et leurs fantaisies, leurs inventions, leurs créations…pour les rendre visibles, vérifiables, compréhensibles…
4) Nous avons parlé de la construction de la scène : c’est un moment magique, rituel, dans le quel il y a une vraie Cosmogonie. Il a tout-à-fait l’origine d’un Cosmos, un monde autre, une réalité concrète et vivante : nous en avons discuté quasiment avec une ferveur religieuse… quel lien entre la scène et la religion, l’esprit religieux ? La scène est une architecture qui sépare le public du lieu du jeu : du mot grec Skênê, lieu ou endroit où demeurer au couvert, tente, cabane (de la racine ska-, qui a le sens de couvrir, dérivent maison, casa, cabane ; il y a un lien étroit de sens, avec le grec sky-tos c'est-à-dire peau ; remarquer l'Anglais skin, peau et le grec skênê : nous pouvons dire que la scène est une peau protectrice)
5) La scène est un lieu de passage : passage comme transit entre le dedans et le dehors, par la porte, symbolisation propre du passage lui-même ; passage comme transformation, changement, habiller, habiter la peau du personnage ; passage comme zone transitionnelle, entre les deux réalités, mises finalement en communication. Le passage à l’acte, sur scène devient un acte de passage, de transformation : c’est encore la scène qui donne sens et une visibilité, à travers le processus de symbolisation qui rend visible l’invisible.
6) L’effroi (ex-fridu, en dehors de la paix) est la terreur d’aller sur scène : les émotions, les tensions, le refoulement, l’anxiété…sont toutes des énergies employés pour être en dehors de soi-même. Le passage sur scène est un petit mort, un vertige de passage de un état à une autre. Pourquoi ce vertige ? Parce que la mort est un passage irréversible, un lieu de non retour, un lieu de transformation. La scène est un lieu dangereux, un lieu où on est mise en péril. La scène est alors un lieu de conflit, de guerre, d’hostilité. Hors scène c’est le lieu de la paix, de l’être entier, intact, toujours pareil, toujours identique : hors scène c’est le lieu de l’identité. Sur la scène, grâce à la contenance de la peau (skin) on peut laisser apparaître le conflit, abandonner l’unité, être plusieurs personnages, multiples, complexes, diversifiés, contemporains et conniventes. La scène est un lieu de passage, mais aussi un lieu de conflit, de guerre, de lutte. Cum fligere est paradoxale : cum est mettre ensemble, fligere est battre, frapper. Quand deux parties sont lointaines, séparées l’une de l’autre, il n’y a pas de conflit : que ta main gauche ne connaisse pas ce que fait ta main droite. Les deux parties sont autonomes et opposées. Sur la scène les parties se heurtent, se battent, luttent corporellement, physiquement l’une contre l’autre. Sur scène on peut parler alors de conflit entre le lâcher prise et le refoulement.
7) Dernier paragraphe sur la relation entre le psychodrame et l’institution : la transformation et le conflit sur la scène institutionnelle. Quels sont les raisons de la perception du psychodrame comme dangereux ? Il y a une scène ? Il y a un groupe (cohésion, secret, plaisir…)? Il y a le corps ? Il y a le plaisir (le plaisir de jouer)? Il y a l’évolution des enfants plutôt que la contenance ? La métaphore du cordon ombilicale, qui veut voir l’institution comme une mère nourrissante et le groupe de psychodrame comme un enfant remuant qui veut se séparer et rendre autonome. La réalité est que le groupe de psychodrame, pour tout ce qu’il se passe sur scène et entre le groupe, veut être un porteur de Vérité. Une Vérité qui peut être en conflit avec la vérité institutionnelle. Une Vérité qui peut être considéré comme incontrôlable par l’institution : Moscovici nous a bien enseigné, que la minorité active « possède ses propres positions, son cadre, ses visées qu'elle propose comme une solution de rechange. La finalité de la minorité active est d'imposer ses points de vue, qui remplaceront ceux de la majorité. Pour parvenir à devenir source d'influence, leur message doit être présenté de manière cohérente et unanime. La minorité doit donc se conduire de manière consistante, signifiant par là « le caractère irrévocable de[son] choix et [son] refus de compromis sur l'essentiel ». Mais si le conflit est nécessaire, l'intérêt principal d'une minorité reste d'apaiser son désaccord avec la majorité. C'est ici que se joue l'influence de la majorité, qui peut intérioriser le propos minoritaire pour parvenir à une conformité générale ». L’institution a peur des formes de pensée différentes de siennes. Si l’enfant a horreur du vide, l’institution a horreur d’écouler, d’être troublée par un sous-groupe. Les Romans pour bien gouverner croyaient indispensable la frase : dividi et impera (créer la division pour bien dominer). Le groupe fait peur, s’il transmet culture et savoir.
Nous pouvons hasarder un parallèle entre Microcosmo et Macrocosmo, entre ce qui se passe dans l’institution et ce qui se passe à l’intérieur de la personnalité. L’institution est une organisation hiérarchique, rigide et congelée : comme les personnalités névrotiques il n’y a pas de circulation d’information et de communication à l’intérieur. Dernièrement, avec la distance entre les chefs et les corps de l’institution, la pathologie institutionnelle s’approche plus à d’une psychose que d’ une névrose, avec une claire difficulté d’identité et de claires délires de persécution. Un groupe comme le groupe de psychodrame, qui est thérapeutique et qui est incontrôlable, est vécu comme un vrai danger…les réactions sont rien d’autre que la résistance aux efforts de mettre en visibilité les contradictions et les conflits internes à l’institution même.
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